Coup d’Etat en Tunisie : questions et réponses

29 juillet, 2021

Célébration du coup d'Etat en Tunisie
Célébration du coup d'Etat en Tunisie

Un coup d’État a eu lieu en Tunisie. Après une journée de manifestations anti-gouvernementales dans tout le pays, le président tunisien Kais ben Saïd, soutenu par les dirigeants militaires et les syndicats, a suspendu le parlement, rappelé le Premier ministre Mechichi et privé le parti au pouvoir de son immunité. Les islamistes évincés du pouvoir dénoncent un coup d’État et la fermeture de la branche locale de la chaîne qatarie Al-Jazeera est utilisée comme preuve de répression. Le Qatar, la Turquie et les médias européens appartenant aux capitaux qataris, comme El País en Espagne, demandent à Saïd de rétablir le Parlement. La France et sa presse, en revanche, soutiennent le Président et se réjouissent de cette opportunité. Qu’est-ce qui se cache derrière le coup d’État en Tunisie ? Qu’est-ce que cela signifie pour les travailleurs ?

Table of Contents

Le coup d’Etat en Tunisie est-il une réaction aux grèves et aux luttes des travailleurs ?

Grève générale à Tataouine, Tunisie en juillet 2020
Grève générale à Tataouine, Tunisie en juillet 2020

Pas vraiment. Même si la vague de luttes de juillet 2020, qui a dépassé le terrain de lutte des mobilisations de 2018 a été un facteur clé pour provoquer la crise politique de la bourgeoisie tunisienne.

Puis les difficultés du gouvernement et des syndicats à contrôler les luttes ont donné l’occasion à Ennahdha –branche locale des Frères Musulmans – de menacer d’une motion de censure en alliance avec les salafistes de Karama.

Cette démarche, universellement comprise comme faisant partie de l’encerclement de l’État par l’organisation islamiste soutenue par le Qatar et la Turquie, a ensuite été contenue par le président Saïd avec la nomination de Mechichi, ministre de l’Intérieur depuis cinq mois. Mechichi était missionné pour former un gouvernement « technocratique » qui lèverait des fonds afin de parvenir à un accord avec les travailleurs du pétrole .

Ce coup d’État est-il légitimé par la « colère populaire » contre… un parti d’opposition?

Réunion d'Ennahdha quelques mois avant le coup d'État en Tunisie. Les femmes y assistent dans une partie séparée des tribunes.
Réunion d’Ennahdha quelques mois avant le coup d’État en Tunisie. Les femmes y assistent dans une partie séparée des tribunes.

Il est difficile de décrire Ennahdha comme un parti d’opposition. Il contrôle le Parlement et, à l’horreur du président Saïd et de la bourgeoisie tunisienne « à l’ancienne », il a conditionné le gouvernement de Mechichi au point de le coopter.

Mais si le coup d’État a pu se coordonner sur la base de manifestations de masse, c’est parce qu’Ennahdha, comme toutes les branches des Frères Musulmans, avec son cléricalisme, son conservatisme exacerbé et sa francophobie, dispose d’un bastion dans les secteurs les plus conservateurs, les plus enragés et les plus arriérés de la petite bourgeoisie : petits propriétaires fonciers, chefs de village, commerçants de la capitale… Mais Ennahdha énerve la petite bourgeoisie universitaire, d’entreprise et de la fonction publique, généralement imprégnée des valeurs républicaines françaises et des restes de la rhétorique nationaliste de Bourguiba et de ses protégés du FLN.

Ces secteurs n’ont pas été inquiétés par le rôle d’Ennahdha dans la répression des travailleurs, mais ils se sentent menacés par le pouvoir du parti. C’est la raison pour laquelle ils applaudissent aujourd’hui le coup d’État en Tunisie. Et le fait est que la conquête du pouvoir par Ennahdha a été un exemple typique du fonctionnement des Frères Musulmans dans les institutions de l’Etat, où qu’elles se trouvent. En plus de se placer à la tête de la répression contre les travailleurs et de promouvoir à différents niveaux des mesures discriminatoires contre les femmes, ils n’ont pas épargné les causes de scandale pour la petite bourgeoisie laïque et urbaine.

Ce mois-ci même, Ennahdha a soutenu et couvert ses alliés de Karama (une scission salafiste, c’est-à-dire de droite) quand ils ont tabassé la leader de l’opposition. Mais ce qui fait le plus mal à la petite bourgeoisie, c’est toujours la corruption et le pillage des fonds publics. Ennahdha n’a certainement pas été un modèle d’intégrité et n’a échappé aux tribunaux qu’en utilisant effrontément l’immunité parlementaire qui lui a maintenant été retirée. Mais le comble a été la demande par la direction d’Ennahdha d’une somme astronomique à l’État en compensation pour la répression subie pendant les années de la dictature de Ben Ali.

Que vient faire le Covid dans tout ça?

Les hôpitaux publics tunisiens, généralement considérés comme les meilleurs du Maghreb, sont désormais ruinés, bondés et les travailleurs soumis à des horaires éreintants depuis plus d'un an.
Les hôpitaux publics tunisiens, généralement considérés comme les meilleurs du Maghreb, sont désormais ruinés, bondés et les travailleurs soumis à des horaires éreintants depuis plus d’un an.

Dans un pays d’un peu plus de 11,5 millions d’habitants, le Covid provoque plus de 200 décès par jour. Le système de santé s’effondre depuis des mois, comme dénoncent les personnels de santé et leurs luttes. Mais l’État dit ne pas avoir de fonds pour augmenter les capacités de soins. Alors la Tunisie s’appuie désormais presque exclusivement sur l’aide humanitaire internationale pour faire face à la pandémie.

Plus grave encore est l’attitude du gouvernement et d’Ennahdha à l’égard des vaccins. Seulement 8% de la population est vaccinée et il n’y a même pas de véritable politique de procuration en dehors de la diplomatie présidentielle. L’État invoque une incapacité financière et Ennahdha se méfie du fait que les quelques vaccins arrivés ou promis à court terme par les Émirats (un demi-million de doses) et surtout la France (1 million), génèrent une dépendance vis-à-vis d’États -les mêmes qui soutiennent aujourd’hui le coup d’État en Tunisie- en conflit direct avec les Frères musulmans et leurs alliés turcs et qataris.

Quel est le rôle de l’impérialisme dans tout cela ?

Le président ben Saïd entouré des dirigeants militaires, bureaucratiques et syndicaux présente les mesures du coup d'Etat en Tunisie
Le président ben Saïd entouré des dirigeants militaires, bureaucratiques et syndicaux présente les mesures du coup d’Etat en Tunisie

Certains médias européens financés par le Qatar, tels que El Pais, reprennent désormais le message hypocrite du leader d’Ennahdha : La Tunisie verrait ainsi menacée « la transition démocratique initiée après le triomphe dans le pays du Printemps arabe en 2011, une évolution politique jusqu’à présent considérée comme un phare inspirant le monde arabe »

Un tel récit rend invisible le fait que le soi-disant Printemps arabe – prélude aux guerres en Syrie et en Libye – était en réalité un soulèvement de la petite bourgeoisie en colère sous la direction des Frères Musulmans sponsorisés par la Turquie et le Qatar, qui en plus de l’argent et des armes ont mis Al-Jazeera à leur disposition.

Mais la situation impérialiste d’aujourd’hui est très différente de celle d’alors. L’intervention égyptienne a stoppé l’offensive turque en Libye, et les luttes des deux côtés du front ont poussé la bourgeoisie locale à mettre fin à la guerre. Comme on pouvait s’y attendre, les accords de paix en Libye qui ont reconstitué l’unité de la classe dirigeante sous le patronage égyptien ont laissé les Frères Musulmans hors de l’armée et du gouvernement. La Turquie n’aspire plus qu’à négocier le départ de ses mercenaires et soldats en échange d’une reconnaissance continue de ses ambitions territoriales en Méditerranée.

Le Qatar, l’autre partie vaincue, est en pleine « réconciliation » avec ses rivaux du Golfe et l’Égypte, et a même dû accepter à contrecœur l’illégalisation des Frères Musulmans (et donc de leur branche palestinienne, le Hamas) en Jordanie.

.

Avec leurs sponsors internationaux en retrait et avec les autres branches des Frères Musulmans en Afrique du Nord en proie à l’ostracisme et aux purges, c’était certainement le moment pour Macron et Said de frapper un grand coup en Tunisie. Il ne faut pas oublier que la France mène un combat de longue haleine contre les Frères Musulmans et leurs sponsors à l’intérieur et à l’extérieur des frontières françaises.

Le coup d’État en Tunisie va-t-il dégénérer en une dictature militaire comme en Égypte ou en une guerre civile comme en Syrie ou en Libye

Une paysanne reçoit le vaccin à Kesra
Une paysanne reçoit le vaccin à Kesra

Pour l’instant, Ennahdha a répondu docilement, affichant un engagement démocratique. En réalité, elle craint l’arrestation de ses dirigeants – déjà déchus de leur immunité parlementaire – et la mise hors la loi du parti à la moindre réponse violente. C’est le pari de l’armée et des syndicats.

Mais les forces de sécurité sont d’un autre avis. Selon une source répressive citée par la presse française : « Les islamistes n’accepteront pas la défaite : ils ont des dépôts d’armes dans le sud et des alliés en Libye. »

Que peuvent attendre les travailleurs du coup d’État en Tunisie

Manifestation de sanitaires en grève en décembre dernier
Manifestation de sanitaires en grève en décembre dernier

Rien. La bataille entre le noyau militaire et bureaucratique de l’État, d’une part, et les Frères Musulmans et les salafistes, d’autre part, est Alien contre Predator : deux monstres ayant de longs antécédents de répression sanglante des travailleurs et n’ayant rien à offrir que plus de mort et d’exploitation. Les travailleurs en Tunisie n’ont qu’une seule voie à suivre : étendre les luttes déjà en cours, appliquer les leçons des grèves massives de l’année dernière et imposer la priorité de la satisfaction des besoins humains.