Fragilité et crise idéologique

6 juillet, 2020 · Actualité> Rapport hebdomadaire

Trump a révélé les arguments de sa campagne électorale du 4 juillet dernier: combattre le nouveau fascisme d’extrême gauche. Ce n’est pas la première fois qu’il fait preuve d’un anticommunisme primaire, à la McCarthy, dans son discours. Ce type de discours n’a jamais été complètement absent de la politique américaine. Une autre chose est sa normalisation à l’échelle mondiale. C’est en soi une grande nouveauté.

Scènes d’une manifestation pro-coup d’état en soutien à Bolsonaro.

Il est inévitable de penser à Bolsonaro. Or il a été révéléque le fondement idéologique du bolsonarisme est une théorie conspiratrice, faisant partie de la guerre de désinformationélaborée par les militaires lorsqu’ils ont quitté le pouvoir pour justifier leur dictature et les assassinats: Orvil. Selon la presse brésilienne, le seul mérite de ce trésor archéologique de la chicanerie serait d’avoir anticipé avec des mots-clés militaristes et brésiliens le discours sur le marxisme culturel de l’extrême droite américaine. Un discours qui est devenu idéologie d’État en Pologne ou dans l’Hongrie d’Orban, mais qui se répand dans toute l’Europe par le biais de groupes parlementaires comme Vox… bien que pas seulement à travers eux.

Madrid. Guaidó à la Puerta del Sol en janvier dernier.

Dans des pays comme l’Argentine, le Portugal ou l’Espagne, la pression de la révolte de la petite bourgeoisie en colère s’ajoute à l’arrivée d’une migration massive de petits bourgeois du Brésil et du Venezuela. Armée d’un maccarthysme rageur d’une violence inquiétante et d’une multitude de liens personnels et financiers avec la droite institutionnelle locale, l’ultra-droite en exil a imprégné le langage et les arguments de partis comme le PP, à l’horreur de sa vieille garde. Il n’y a pas que Feijóo en Espagne qui cherche à mettre un terme à ce qu’il ressent comme un danger de rupture. Au Portugal, même dans la presse économique, les secteurs libéraux de l’opposition conservatrice attaquent l’influence bolsonariste et sa brutalité, rejetant comme ridicule -c’est le cas- le concept du marxisme culturel et revendiquant ce qu’il signifie pour eux.

Le problème pour eux est que la fragilité idéologique de la droite révélée par leur perméabilité aux illusions de la petite bourgeoisie ultra-nationaliste ne se limite pas à la sphère tactique.

De Macron à Boris

2018. Discours du président Macron sur le réseau national annonçant une augmentation du salaire minimum de 100 euros

Macron a été le premier président d’un grand État européen à avoir reçu une formation politique à une époque où les grèves et les luttes des travailleurs n’étaient pas au centre de l’agenda politique. Il était le produit de l’idéologie du de l’après de muer de Berlin et de la fin du communisme et de l’Histoire. Le développement du mouvement des gilets jaunes et l’apparition dans celui-ci de traces de revendications de la classe ouvrière ont ébranlé sa vision du monde. Il a répondu par des concessions préventives et un long et absurde processus de délibération après avoir appelé à l’Elysée toute une faune d’universitaires et de syndicalistes pour comprendre pourquoi la nouvelle de la mort de la lutte des classes avait été si exagérée. Cette réflexion l’a aidé à surmonter la tempête et à aborder la réforme des retraites avec une stratégie plus sophistiquée que celle proposée à l’origine. Mais cela n’a pas servi de base idéologique à son mandat ou à sa stratégie, ce qui coïncide sans doute avec la fragmentation de son soutien parlementaire.

Nous avons vu quelque chose de similaire ces semaines en Grande-Bretagne avec Boris Johnson. Johnson, un garçon intelligent d’Oxford, bien qu’il soit cultivé et qu’il ait un niveau culturel que Trump et la plupart des chefs de gouvernement européens aimeraient avoir pour eux, ne s’est jamais vanté de sa profondeur intellectuelle. Avec ses ministres et son entourage, il réalise parfaitement que la seule façon de relancer l’accumulation à un moment critique pour le capital britannique comme celui que nous vivons actuellement est de recourir au vieux manuel des politiques keynésiennes et de pratiquer un certain interventionnisme étatique qu’il avait récemment dénoncé comme aberrant dans les propositions de Corbyn. Comment a-t-il justifié ces mesures? Avec un slogan que même le stalinisme albanais n’aurait pas surpassé en termes de manque de sophistication et d’inclusivité (Construire! Construire! Construire!) et un rappel absurdement sainte-nitouche: Je ne suis pas communiste. Personne avec la moindre raison ne pensait que Downing Street et ses lords oxoniens envisageaient la formation de soviets. Mais le Premier ministre a dû répéter des excuses et fonder – en l’absence d’une vision stratégique – le programme de dépenses sur un besoin urgent.

Encore une fois : la bourgeoisie est d’abord limitée par le discours idéologique importé des États-Unis dans les années 1990, elle change rapidement de cap lorsque la récession se manifeste dans toute sa virulence, mais elle est incapable de transformer son besoin pratique en un discours idéologique avec lequel elle tente de rallier la société autour de ses objectifs.

Il n’y a qu’une seule exception: le green deal, qui est actuellement le seul discours capable d’habiller les transferts massifs du travail vers le capital comme un besoin universel et une urgence. C’est pourquoi l’environnementalisme est si en vogue parmi les idéologues et nous est vendu comme une nouvelle politique de progrès.

Mais même parmi les partisans les plus convaincus du green deal au sein de la bureaucratie bruxelloise, la fragilité idéologique a un coût. Bruxelles a été stupéfaite par la fin abrupte des négociations du Brexit. Ils ne pouvaient tout simplement pas l’imaginer. Ils découvrent maintenant que le coût pour la Grande-Bretagne d’un Brexit brutal peut être partiellement allégé par des politiques keynésiennes fortes comme celles entreprises par Johnson et que, par conséquent, la position de négociation continentale, qui était basée sur leurs propres vieilles orthodoxies idéologiques, n’est pas aussi forte qu’ils le pensaient.

L’idéologie n’est pas seulement une forme élaborée de tromperie sociale utile aux classes dirigeantes et à leurs objectifs. Elle ne l’a jamais été. Elle limite ou conditionne également leur compréhension du monde et donc leur capacité à agir. La fragilité idéologique des classes dominantes, leur incapacité à renouveler leur analyse de la réalité matérielle et à créer des discours politiques cohérents, a un coût pour elles. Et pas seulement dans leurs querelles internes ou face à la dérive de la petite bourgeoisie. Aussi face aux luttes ouvrières qui se multiplient de nos jours. Il est significatif que la crise actuelle soit aussi une crise idéologique, c’est-à-dire une crise des discours qui sous-tendent la domination sociale du capital. Elle montre l’épuisement historique du capitalisme d’état dans lequel nous vivons. C’est l’autre facette de son incapacité à empêcher la dévaluation du capital.

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