La classe continue à se battre partout dans le monde

12 décembre, 2020

Les grèves ont continué d’éclater et de se répandre dans le monde entier, indépendamment du semblant de nouvelle normalité propagé par les médias. Il y a des milliers de grèves et une multitude de luttes locales, mais une bonne partie d’entre elles répondent aux phénomènes mondiaux du moment, comme les effets de la pandémie du covid sur les systèmes de santé et d’éducation. Voyons quelques exemples de la réaction de la classe ouvrière dans le monde entier et de la réaction des syndicats qui tentent de la maîtriser.

Les grèves dans l’éducation et la santé se poursuivent en Europe

Des assistants d’éducation en grève à Trégueux.

Les grèves dans les lycées et collèges français n’ont cessé d’éclater dans tout le pays. La vague de grèves dans les lycées pendant les premières semaines de novembre a réussi à forcer des concessions de la part du même gouvernement français qui les avait qualifiées d’indécentes et de déplacées. Des classes hybrides ont été autorisées, alternant les classes sur place avec des classes virtuelles, afin de réduire le nombre d’élèves dans les lycées. Cette mesure a été suivie d’une grève dans les collèges, qui a également appelé à un passage vers un enseignement hybride. Mais bien que des moyens personnels et matériels aient été obtenus dans certains centres, le gouvernement n’a pas cédé une nouvelle fois.

À partir de ce moment et au lieu de procéder à des grèves centrales entières, les syndicats ont commencé à appeler à des journées de grève par catégories spécifiques de travailleurs. Non seulement cela a divisé les efforts, mais c’était une absurdité : les centres pouvaient fonctionner sans cantines, mais pas sans assistants d’éducation. Ces travailleurs sont chargés de veiller au respect des conditions d’hygiène et de guider de grands groupes d’étudiants. Un centre est de toute façon obligé de fermer si une majorité d’assistants se met en grève. Mais les syndicats ont quand même appelé à la grève des assistants. Dans plusieurs écoles, les enseignants se sont rendus compte de l’absurdité et ont rejoint la grève. Il y avait des dizaines de centres avec une adhésion du 100% dans des départements comme les Côtes d’Armor en Bretagne. La grève dans le lycée Fouquet de Mormant résume bien la situation. 70% du personnel s’est mis en grève et a distribué un tract qui disait:

Le manque de moyens humains met en péril la sécurité des élèves et du personnel […] Notre collège est sous tension !

L’association des parents a donné son soutien et écrit:

Les gens sont au bord de l’épuisement, ils sont malades de ne pas pouvoir tout mettre en place. Le personnel technique, chargé de mettre en place le protocole sanitaire, est débordé, et les assistants d’éducation, chargés de le faire respecter, se retrouvent en sous-effectifs. Ils ont parfois près de 180 élèves à gérer par permanence !

Des grèves continuent d’éclater dans des centres isolés en marge des appels syndicaux et davantage de journées de grève syndicales sont prévues en janvier. Il reste à voir comment la réponse des travailleurs de l’éducation et de l’État va évoluer.

Si les grandes grèves éducatives ont réussi à mettre de la pression sur le gouvernement français en obtenant des concessions, les journées de grèves syndicales – en réalité des petites marches et des rassemblements devant les centres de santé – dans les hôpitaux français n’ont pas permis d’améliorer la situation de surcharge et de manque de moyens dans les hôpitaux. Comme le disaient les médecins urgentistes de l’hôpital de Doullens:

La grève n’a pas vraiment servi. On manque de tout, mais c’est comme dans beaucoup d’hôpitaux publics. Les recrutement sont de plus en plus difficiles. On va déprogrammer les activités qui peuvent l’être pour augmenter les moyens humains et matériels […] La crise sanitaire a précipité un problème qui existe depuis des années, à savoir qu’il y a un vrai manque de moyens dans les hôpitaux.

Cette situation est similaire à celle du reste de l’Europe occidentale. En Espagne, les médecins de l’hôpital clinique de Vigo ont fait des grèves symboliques fin novembre pour dénoncer le non-respect de l’accord qu’ils avaient conclu avec le gouvernement régional. Selon les promesses faites par le gouvernement galicien, les unités de soins intensifs auraient dû être reconditionnées et améliorées pour faire face à la deuxième vague de la pandémie. En réalité, rien n’a été fait et pas un seul euro n’a été dépensé à cet effet. Et encore moins a été fait pour résoudre le manque de personnel.

En Italie, les travailleurs de la santé de la ville de Milan ont fini par organiser une manifestation en marge des syndicats et sont montés sur le toit pour accrocher une banderole contre l’administration des hôpitaux Santi Paolo et Carlo. Dans une lettre publique, les travailleurs de la santé avaient dénoncé le manque de ressources matérielles et humaines et les règles de triage qui ne leur permettaient pas d’intuber les patients covidiens en fonction de leurs antécédents médicaux. Le directeur général des hôpitaux a fait pression et a fini par congédier le chef des urgences qui refusait de disqualifier et de mettre en cause les déclarations des médecins des urgences. L’explosion a été immédiate. Le syndicat a apporté son soutien de l’extérieur.

La situation est limite dans de nombreux hôpitaux européens. En Suisse et en Allemagne, les unités de soins intensifs sont débordées et la presse allemande affirme que 50% des personnes qui y sont admises meurent. Après le cynisme du spectacle des applaudissements ce printemps, qui a été alimenté par les médias et l’État dans presque tous les cas, les hôpitaux ont été laissés à la merci de la deuxième vague sans les améliorations promises. Ils sont invisibles pour les médias. Une grève syndicale dans les hôpitaux italiens est prévue pour décembre – elle a déjà été reportée une fois – mais elle risque de devenir un débrayage sans conséquences comme les grèves en France si elle reste sous le contrôle des syndicats.

La classe bouge en Afrique du Nord

Démonstration de travailleurs sanitaires tunisiens.

Les luttes en Afrique du Nord se multiplient depuis ce printemps. Le mouvement s’est d’abord développé en Tunisie mais il s’est également amplifié en Algérie où la propagation du covid dans le système éducatif a déjà provoqué plusieurs grèves. À la mi-novembre, 70 % des lycées d’Alger comptaient au moins un membre du personnel infecté, ce qui, ajouté aux salaires non versés et aux déclarations du ministre de la santé accusant les enseignants et le personnel administratif d’être la source de contagion en milieu scolaire, a été le déclencheur de plusieurs grèves scolaires. L’une des dernières grèves, dans la région de M’sila, a subi la répression de l’État:.

Le mouvement de grève a été initié par 4 syndicats de l’éducation, qui ont improvisé une impressionnante marche d’enseignants qui se sont solidarisés, affichant une véritable détermination à en découdre avec ces abus. Laquelle détermination a forcé le respect de la population m’silie, après que les internautes en aient fait écho sur les réseaux sociaux. […] Une violence inouïe a caractérisé l’intervention des forces de l’ordre. Une partie des policiers, nous a-t-on relaté, s’est attelée à saisir les téléphones portables au moment où d’autres s’adonnaient à distribuer les coups de matraque sans distinction aucune. Hommes et femmes ont été blessés, parmi lesquels un vacataire a eu l’épaule complètement déboîtée. Huit enseignants ont été interpellés.

Le slogan de la marche était « Il ne s’agit plus de salaires, mais de dignité », et tout indique que les luttes en Algérie vont continuer à s’amplifier. En Tunisie, la situation reste très tendue, comme l’a indiqué le président tunisien il y a quelques jours, en appelant la multiplication des grèves un chaos. Le covid, les salaires non payés et le mauvais état des infrastructures publiques et sanitaires provoquent la colère des travailleurs. Il y a quelques jours, un jeune médecin est mort en tombant dans le puits d’un ascenseur en panne dans son hôpital après une journée de travail de 24 heures. La protestation a immédiatement éclaté:

Nous sommes à bout ! Cela fait des années que nous nous mobilisons, que nous dénonçons en vain. Et il y a encore eu ce drame. Avec la crise sanitaire du Covid-19, nous avons redoublé nos alertes sur l’état de nos hôpitaux et de nos conditions de travail, pourquoi rien n’a été fait ?

Le mois dernier, une grève générale locale a été déclarée à Enfidha pour des raisons similaires, après qu’une jeune travailleuse ait été emportée par les inondations alors qu’elle rentrait chez elle après le travail. Un accident en fait causé par l’état désastreux des infrastructures locales. L’état de malaise général transparaît dans une vidéo qui a pris une tournure virale début décembre, dans laquelle on voit un personnage se jeter du toit d’un hôtel de luxe au cœur de la capitale tunisienne. C’était une poupée lancée par les employés en grève de l’hôtel El Hana, qui annonçaient sur leurs banderoles Aujourd’hui c’est une poupée, demain ce sera un employé.

Combines syndicales et victoires au Canada et aux États-Unis

Au Canada et aux États-Unis, les grèves dans les écoles ont augmenté ces derniers mois. Les écoles canadiennes continuent de faire grève pour dénoncer le manque de ressources et de sécurité face à la pandémie ou les problèmes de salaires. L’éventail des grèves va de grèves non syndicales dans des écoles isolées à grèves syndicales dans des régions entières du Québec.

Le comportement honteux du syndicat médical de l’Alberta à la fin du mois d’octobre est toujours présent, alors que la base – portant même les bannières du syndicat – est entrée en grève sauvage spontanée dans plusieurs hôpitaux de la région due à la mauvaise situation des hôpitaux face au covid et le syndicat s’est empressé de dire qu’il n’avait pas lancé l’action lui-même et d’appeler les employés à reprendre le travail. La situation des hôpitaux en Alberta, il va sans dire, ne s’est pas améliorée à ce jour.

Il s’est passé quelque chose de semblable avec la grève des enseignants à Cleveland Heights, dans l’Ohio. Cette grève était annoncée depuis un certain temps et le district a menacé les employés de leur retirer leur couverture santé s’ils continuaient. La grève devait commencer le mercredi 3 décembre, mais les travailleurs ont été choqués de découvrir que le syndicat avait annulé la grève à la dernière minute, en négociant de lui-même un mauvais accord pour les travailleurs..

Bien que les détails du nouvel accord n’aient pas été publiés, une tentative précédente d’accord entre le district et le syndicat, qui a été annulée par les bases du CHTU, prévoyait une augmentation du coût des soins de santé de 6 à 15% en plus d’autres co-paiements et franchises. Selon le syndicat CHTU, l’augmentation des primes coûterait entre 3 000 et 5 000 dollars pour de nombreux enseignants. […] Le fait que de nombreux enseignants aient fait du piquetage mercredi matin sous des températures glaciales et l’intimidation du district était un signe clair que les enseignants voulaient mener un combat contre l’austérité et les mauvaises conditions sanitaires. Cependant, le syndicat a saboté ces efforts, en travaillant avec le surintendant et le conseil de l’éducation pour empêcher rapidement la grève et en essayant de forcer une solution mauvaise pour travailleurs.

Cependant, tout n’est pas mauvais. Le même jour, il y a eu une autre grève des enseignants en Caroline du Sud, à Lexington-Richland. Ici, la grève a bien eu lieu et trois écoles ont été fermées, forçant le conseil de l’éducation local à accepter les demandes des enseignants et à mettre en place un enseignement hybride pour réduire la taille des groupes d’élèves.

En bref, en Amérique du Nord, le sabotage syndical a bloqué les grèves et les mobilisations, mais la combativité reste élevée et il y a eu quelques victoires isolées. En outre, les travailleurs de la santé continuent à se battre pour une amélioration de la situation dans les hôpitaux après la fin des applaudissements..

Argentine

Huiliers et égreneurs de Rosario.

En Argentine rien que cette semaine, nous avons enregistré plus de trente grèves. Ce qui est intéressant, c’est que les luttes se déplacent vers des secteurs à concentration croissante de travailleurs, des secteurs critiques pour le capital argentin.

Un exemple est fourni par les travailleurs des mines d’où la pierre est obtenue pour élaborer le ciment Portland, fondamental pour la construction. Une activité qui se remet de la crise. Si la grève se poursuit, dans six jours, il y aura une pénurie de ciment. Une autre est celle des travailleurs huiliers et des réceptionnaires de grains. Il n’y a pas eu d’accord entre les syndicats et les entreprises et le conflit continue de se propager dans d’autres secteurs. Ce conflit fait perdre à la bourgeoisie 100 millions de dollars par jour en exportations, ce qui donne aux travailleurs un pouvoir de négociation sur le capital national et le gouvernement, étant donné la dépendance du capital national dans son ensemble sur le secteur des exportations. En outre, avec des réserves de dollars au minimum, l’industrie nationale a des problèmes car il n’y a pas de dollars pour importer des composants essentiels… elle est donc également intéressée à résoudre le conflit.

C’est-à-dire que non seulement une réponse de classe se développe en réponse aux attaques de ces mois de pandémie et de celles qui arrivent comme un ajustement mais par la structure même du capital argentin, les forces ont tendance à se concentrer.