La France, les attentats terroristes et la Turquie: questions et réponses

1 novembre, 2020 · Actualité> Europe> France

Avant-hier, deux nouveaux attentats terroristes, l’un à Nice et l’autre au consulat français de Djeddah, ont donné un écho inquiétant à l’appel d’Erdogan au boycott des produits français.

Y a-t-il une confrontation entre les pays musulmans et la France?

Manifestation organisée par le Hamas devant la résidence de l’ambassadeur de France en Israël.

Il est vrai que dans la presse et les bulletins d’information, il a été faussement question d’un boycott par les pays arabes, ou encore d’une confrontation entre la communauté musulmane et Macron et par extension la France pour ses revendications lors de l’hommage à Samuel Paty des célèbres dessins de Mahomet dans Charlie Hebdo.

En fait, le boycott n’a été encouragé que par l’État en Turquie et au Qatar. Dans le reste du monde, il s’agit d’une campagne des Frères musulmans développée par leurs sections locales, comme Hamas à Gaza et en Cisjordanie ou Ennahda en Tunisie. Des sections locales qui, dans la plupart des pays arabes – à commencer par l’Égypte, berceau de l’organisation – sont soit clandestines, soit – comme en Jordanie – tolérées mais régulièrement réprimées et tenues à l’écart du pouvoir politique.

Le boycott a-t-il une portée économique?

L’association patronale française a appelé à la résistance au nom des principes républicains car la vérité est que les principes n’ont presque aucun côut. L’impact sur les exportations françaises est et sera minimum.

En fait, le boycott qui transforme actuellement vraiment les flux commerciaux dans les pays musulmans d’Afrique et du Moyen-Orient est le boycott saoudien des produits turcs.

D’où vient tout cela?

Les partisans d’Erdogan célèbrent la conversion de Sainte-Sophie en mosquée à Istanbul.

La crise financière de 2008 a clairement montré que les sorties dont les capitaux turcs avaient bénéficié et se sont développés depuis les années 1990 ne seraient plus disponibles. L’intégration dans l’UE était pratiquement morte depuis 2000. Et dans les États turcs d’Asie centrale, la Turquie se heurtait de plus en plus à la Chine et à une Russie reconstituée en tant que puissance régionale.

C’est pendant cette période qu’Erdogan a progressivement affirmé ce qu’on a appelé son programme néo-ottoman. Il s’agit essentiellement d’un plan de développement impérialiste qui cherche des débouchés régionaux pour le capital turc dans les pays qui étaient autrefois contrôlés par le sultanat ou attachés à celui-ci avant la Première Guerre mondiale. Le nouveau récit comprend des revendications comme le programme Turquie bleue, revalorisé par la découverte de nouveaux gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale.

Dans cette nouvelle posture impérialiste, la Turquie a fait le pari de réorienter l’islamisme à un moment où le djihadisme perdait du terrain, et de le mettre au service de ses intérêts en partenariat avec le Qatar. Ces deux pays sont devenus les parrains des Frères Musulmans. Le résultat de cette nouvelle alliance a été le renouvellement de l’organisation lors du Printemps arabe. Un assaut massif et simultané en Tunisie, en Libye, en Egypte et en Syrie qui a remis la Turquie dans une position de puissance mondiale… mais qui l’a aussi confrontée de plus en plus à la Russie, à l’Allemagne, aux Etats-Unis, à l’Arabie Saoudite, aux Emirats, à Israël et bien sûr aux gouvernements de Syrie et d’Egypte… qui se sont finalement imposés au Qatar et aux intermédiaires d’Ankara. L’arc de conflit qui s’ouvre aujourd’hui de l’Azerbaïdjan à la Libye en passant par la Syrie et les conflits territoriaux avec la Grèce et l’Égypte trouve son origine là.

Qu’est-ce que les Frères musulmans?

Les milices du Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans, défilent à Gaza. [

Les Frères Musulmans sont l’organisation mère de l’islamisme. Contrairement à d’autres mouvements anticoloniaux, ils ne sont pas nés comme un outil des bourgeoisies locales pour créer un État national et mettre en route le développement capitaliste. C’est un mouvement de résistance féodale – d’où son fondement religieux – qui affronte non seulement le colonisateur mais aussi la transformation des rapports sociaux que son règne entraîne.

Comme d’autres mouvements réactionnaires -carlisme espagnol, joanisme portugais, traditionalisme français, etc.- son évolution et surtout l’implacable extension du capitalisme, ont fini par en faire le parti des secteurs les plus arriérés des petits chefs locaux et de la petite bourgeoisie rurale. Son principal rival était les expressions nationalistes des bourgeoisies nationales arabes: Nasser en Égypte, le Baas en Syrie et en Irak, Kadhafi en Libye, le FLN en Algérie ou l’OLP en Palestine. C’est cette confrontation qui, d’une part, conduira à la naissance du djihadisme comme sa scission militariste dans les années 1970 et, d’autre part, rapprochera Erdogan et son mouvement de la branche principale de la Confrérie dès les années 1990. Erdogan se présentait déjà à eux dans les années 1990 comme le représentant réussi de la montée d’une petite bourgeoisie rurale nostalgique et conservatrice. S’étant endurci contre un appareil politique laïc et européisant établi par Atatürk, la route turque est [ très attrayante pour une direction islamiste qui voyait encore le pouvoir loin devant elle.

Quel rôle joue la Turquie dans le milieu islamiste?

Le soutien turc et qatari à la Fraternité les a modernisés dans une certaine mesure et a transformé à son tour le paysage politique turc.

Istanbul est aujourd’hui le centre des Frères Musulmans. L’État turc investit et soutient les branches de l’organisation et, plus important encore, facilite les efforts pour les organiser et les représenter. Des dizaines de stations de télévision, pour la plupart affiliées aux branches des Frères Musulmans, attestent du soutien turc à ces groupes.

Grâce à cet investissement considérable, la promesse de l’Erdoganisme a été essentiellement tenue: L’islamisme et, en son sein, les Frères Musulmans sont devenus les bénéficiaires de la défaite d’Al-Qaïda et de l’État Islamique. Le mouvement que l’on peut observer au Moyen-Orient, mais aussi et surtout en Europe, est celui d’un déplacement des couches et des groupes qui soutenaient ou du moins sympathisaient avec le djihadisme vers l’islamisme classique des Frères. Et en même temps, l’émergence de toute une série d’organisations liées aux Frères Musulmans qui adoptent et adaptent des discours identitaires typiques de la gauche post-moderne anglo-saxonne pour gagner du terrain dans des pays comme la Tunisie ou l’Algérie mais aussi en France ou en Belgique.

Les deux organisations interdites en France après l’assassinat de Paty sont révélatrices de ce mouvement à deux vitesses. Baraka City n’a jamais caché ses sympathies envers l’Etat Islamique, son nom était un hommage à l’un des fondateurs du Hamas et après l’interdiction d’hier son fondateur a demandé l’asile politique en Turquie. L’autre organisation interdite, la CCIF, a été une des pionnières dans la mise en œuvre du racialisme de style anglo-saxon à des fins politiques par l’islamisme et a été à la tête de la réplique française du mouvement Black Lives Matter l’été dernier. Son discours : toute tentative de l’État de reprendre le contrôle des ghettos gouvernés en pratique par la Fraternité serait de l’Islamophobie. Sur cette lancée, en Tunisie, la campagne de dénonciation de l’islamophobie supposée des macronites est menée par Meem, un magazine des Frères Musulmans sur la même ligne :

[ce magazine] représente un courant des Frères Musulmans qui n’hésite pas à soutenir des idées progressistes lorsqu’il remplit son programme. Sur son site web, il prétend «donner la priorité aux femmes» et se présente comme «féministe» et «libéral».

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Le porte-hélicoptères français Tonnerre est escorté par des navires grecs et français.

Le contexte est le choc des intérêts impérialistes entre la France et la Turquie. La France a été déplacée dans ses bases d’influence au Moyen-Orient. En Syrie, elle a soutenu le PKK-YPG contre l’armée turque. Au Liban, des alliances ponctuelles entre l’Iran-Hezbollah et les Frères Musulmans-Turquie ont rendu presque impossible pour la France de reprendre un rôle de premier plan malgré les efforts de Macron. En Tunisie, qui jusqu’au printemps arabe était la plus fidèle des anciennes colonies, elle doit maintenant traiter avec le parti local de la Fraternité qui fait partie du gouvernement et met des bâtons dans la roue des intérêts français. En Libye, le gouvernement de Tripoli, contrôlé par les Frères Musulmans, a pu contenir et inverser l’offensive d’un Haftar soutenu par la France, la Russie, l’Egypte et les Emirats, grâce à l’intervention décisive de la Turquie… qui est parvenue à construire une base militaire dont elle refuse de quitter. Même au Nagorno-Karabakh, les intérêts français et turcs sont aujourd’hui en conflit direct.

Tous ces développements ont été accompagnés de tensions directes croissantes et de reclamations, culminant avec l’envoi de navires et d’avions de guerre français pour renforcer l’armée grecque dans son cantonnement de la marine turque en Méditerranée orientale.

Et tandis que les affrontements et les frictions entre les deux puissances faisaient rage… les Frères Musulmans prenaient le pouvoir dans les banlieues françaises. La République, qui n’avait rien fait contre la dégradation des quartiers populaires pendant longtemps, n’allait pas leur permettre de devenir une ligne de front intérieure. D’où la reconquête républicaine promise en février dernier dans toute sa gloire. Le discours contre le séparatisme musulman a non seulement dénoncé les Frères Musulmans, mais a directement désigné le Qatar et la Turquie comme ses parrains et organisateurs.

Avec l’escalade en Grèce, en Libye et en Arménie et la multiplication des attaques et tentatives d’attaques terroristes dans l’hexagone, Macron a décidé de doubler la mise et a annoncé une nouvelle loi pour le 2 octobre. L’objectif annoncé était d’imposer la formation des imams locaux sous la supervision de l’État. Il était clair que l’objectif était de contrecarrer la politique d’influence de la Turquie et du Qatar par le contrôle des mosquées. La réaction de la Turquie et des Frères musulmans était prévisible.

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