La grande attaque mondiale sur les retraites: Le prologue

28 juin, 2020 · Actualité> Europe> France

Les retraites sont un sujet très chaud en France, mais l’attaque visant le système de retraites est une démarche globale avec des luttes et des stratégies allant de l’Amérique à l’Europe en passant par l’Asie. Nous commençons ici une petite série rétrospective sur les manœuvres des États, des syndicats et de la bourgeoisie pour imposer la réforme, ainsi que sur la lutte des travailleurs pour l’arrêter.

Après les concessions « préventives » qui ont coupé la mobilisation massive des gilets jaunes et la publication des résultats du «grand débat», Macron a présenté le 25 avril 2019 une batterie de nouvelles mesures et de «réformes» pour faire de la République «un projet national plus juste et plus humain». Ce fut la première salve de son grand plan de «réforme sociale», dont l’objectif, partagé par les pays du monde entier, ne pouvait être autre que d’initier un nouveau transfert de revenus du travail vers le capital.

Avril 2019: Un contrat social pour la petite bourgeoisie de province en France

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La pension minimale est fixée à 1000 euros et les pensions inférieures à 2000 euros seront réévaluées en fonction de l’inflation à partir de 2020. L’âge de la retraite ne sera pas relevé, il est actuellement fixé à 62 ans, mais la prochaine réforme visera à rendre pratiquement impossible de prendre sa retraite à 62 ans si l’on veut être payé au-delà du minimum. En gros, il s’agit de mettre les fonctionnaires à la retraite à 65 ans et d’obliger les petits employeurs à payer plus de cotisations ces dernières années… en échange d’une réduction de l’impôt sur le revenu de 5 milliards d’euros, sans toucher à l’impôt sur la fortune dont l’abrogation a été proposée.

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Dans le paquet d’architecture de l’État, encore une fois toute une série de vieilles utopies petit-bourgeoises. On revient à l’ancien mantra de l’«État bon marché» – 1/3 des députés moins -la «fin des privilèges»- l’ENA est fermée, symbole de la haute bureaucratie étatique détestée par la petite bourgeoisie en colère – les référendums d’initiative mixte sont facilités (de 3 à 1 million de signatures) et la proportionnalité électorale est augmentée pour donner plus de poids aux provinces moins peuplées et aux partis locaux.

Et pour les travailleurs?

Au cas où nous ne serions pas satisfaits du fait que les pensions les plus faibles continueront à être aussi basses par rapport à l’IPC, les «réformes» nous offrent cette fois la garantie que les crèches ne seront pas encore plus surchargées (maximum de 24 enfants par classe) et que les pensions alimentaires non payées pourront être obtenues par confiscation à des conditions acceptables pour les mères divorcées ou célibataires. Rien d’autre? Oui. Quelque chose d’important qui a également pris plus de minutes d’explication présidentielle en récupérant des arguments vieux et douteux: Travailler plus.

Qu’est-ce que le plan «républicain»

Les formes de mobilisation des gilets jaunes et les slogans qui ont émergé ont menacé de réveiller une classe ouvrière politiquement absente qui faisait pression sur les salaires et les pensions. Macron a ensuite lancé une contre-offensive en trois mouvements qui se termine maintenant, ouvrant la voie à la réforme des retraites:

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Avec les concessions « préventives », il a mis un obstacle sur la voie du dépassement de la direction petite-bourgeoise du mouvement au moyen de slogans de classe et a sapé la base de masse du mouvement.

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Avec le « grand débat », il a pris le discours démocratique et patriotique de la petite-bourgeoise, transformant la petite-bourgeoise en colère et les chefs locaux en « consultants » pour la réforme de l’État.

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Maintenant, enfin, sur le terrain commun de la « République », il offre à cette petite bourgeoisie une proéminence, des symboles et un nouveau « contrat » et…

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…met l’accent sur le fait de nous envoyer travailler plus pour moins, la machine économique est affamée.

Automne 2019: Les besoins du capital sont urgents et les réformes des retraites s’accélèrent dans le monde

Les retraites ont été le grand enjeu mondial de l’automne 2019 car la bourgeoisie et l’administration ont calculé que, compte tenu de leur volume, leur gestion privée pouvait sauver un système financier avec des banques dont les marges sont de plus en plus serrées. L’aspiration universelle de la bourgeoisie est d’aller vers un modèle de capitalisation comme celui imposé au Chili par Pinochet et aujourd’hui remis en cause par la crise chilienne en même temps que le système s’étend au Brésil grâce à Bolsonaro. En Europe, ce qui est débattu, c’est comment faire la transition vers un tel modèle sans susciter une réaction sociale massive. Et l’une des formules gagnantes est le fameux «sac à dos autrichien».

La référence pour le système de pension «sac à dos» était les Pays-Bas: «le meilleur système de pension du monde» selon toutes les évaluations des «experts»… en matière de fabrication d’idéologie avec des chiffres. Le modèle néerlandais a une base minimale: une pension publique de base qui est insuffisante pour survivre. Elle est complétée par une pension privée obligatoire. La pension complémentaire est versée sous forme de retenue sur salaire, comme la partie qui va à la sécurité sociale, mais au lieu d’aller au système public, elle va à un plan de pension commercial au choix du travailleur. Dans le cas de l’Espagne, par exemple, le plan du gouvernement socialiste est

La façon de procéder est de créer un fonds – dont la gestion serait confiée aux banques – dans lequel une partie de nos cotations serait accumulée. Lorsque nous sommes licenciés ou que nous prenons notre retraite, nous pouvons y accéder en tout ou en partie. Ce fonds est le fameux «sac à dos autrichien».

Le «sac à dos» ne servirait pas seulement à étendre et à masquer la précarité, sa fonction principale est de transférer le système de retraite aux banques afin de rendre le système bancaire et financier espagnol à nouveau structurellement rentable. L’objectif final est d’avoir un système de pension sociale minimale, «complété» par un système de capitalisation. Autrement dit, mettre fin à l’élément solidaire et égalitaire du système de retraite basé sur la «répartition», c’est-à-dire mettre fin au modèle actuel dans lequel les travailleurs actifs paient les pensions des retraités qui existent actuellement avec leurs contributions. C’est le modèle du Chili de Pinochet et des plans de Bolsonaro.

«La Mochila austriaca llega a España» 06/03/2019

Le problème, c’est que depuis de nombreux mois, l’Europe connaît des taux d’intérêt négatifs, le capital ne donne plus… et les pensions diminuent. C’est une mauvaise nouvelle pour les campagnes de privatisation qui se déroulent dans tous les pays européens. En France, où 76% des retraités sont désormais contraints d’avoir froid parce qu’ils ne peuvent pas payer leurs factures de chauffage, le bombardement médiatique avec des rapports a été le premier volet d’une campagne gouvernementale qui espère forcer un consensus minimum dans les mois à venir. Cette campagne compte sur une grève générale des syndicats le 5 décembre comme soupape d’échappement à l’indignation sociale et sur une «négociation» ultérieure où tous les «négociateurs» auront comme premier objectif la bonne santé du capital national… et non le bien-être des retraités et l’avenir des travailleurs actifs.

Décembre 2019: les protestations et les mouvements contre les retraites en France explosent

En décembre, les grèves syndicales s’étendent à toute la France. Sept des huit raffineries du pays ont déclaré des grèves menaçant la distribution de carburant, les transports restent gravement touchés, et même le secteur de l’éducation y participe.Neuf syndicats appellent à des actions et des grèves le 19 décembre. Le soutien à la grève a augmenté depuis la deuxième semaine de décembre, tands que 57% des enquêtés s’opposent à la réforme des retraites, soit une augmentation de 8 points en une semaine. Quest’ce qui était en jeu et.. à quoi jouaient donc les syndicats?

Une campagne de manipulation médiatique sur les «privilèges» des travailleurs

La réforme Macron ne réduira pas seulement les pensions, elle accélérera leur déclin dans les nouvelles générations.

Pour diviser la classe, les médias et le gouvernement français ont insisté sur le fait que la réforme apporterait une plus grande «justice sociale» au système de retraite, car elle éliminerait les «privilèges» de certains secteurs du prolétariat. Selon le précédent haut commissaire aux pensions Delevoye:

Non, c’est exactement le contraire. Ce qui m’inquiète, c’est la fragmentation actuelle. Imaginons que nous conservions les 42 régimes actuels. S’il faut procéder à des ajustements, chacun se battra pour sauvegarder son statut. Notre réforme répond à une demande d’égalité.

L’égalisation serait naturellement à la baisse.

L’attaque des pensions en France sous sa forme la plus courante.

Fin 2019, 67 % des Français disent vouloir mettre fin aux «régimes spéciaux» de retraite. Seuls 52 % sont d’accord avec le système de retraite à points et la question la plus difficile est celle de l’«âge pivot» de la retraite à 64 ans pour cotiser sans réduction, qui n’est soutenue que par 33 % des répondants. Le gouvernement lui-même utilise un langage trompeur pour promettre le contraire de ce que la réforme elle-même impliquerait en termes de pensions. Par exemple, aujourd’hui, les infirmières et le personnel soignant des hôpitaux peuvent prendre leur retraite à 57 ans avec une pension complète en raison de la difficulté et du stress du travail. Le plan du gouvernement propose au même personnel de prendre sa retraite 2 ans après l’«âge charnière» en raison de la difficulté de leur travail comme s’il s’agissait d’une victoire. L’âge pivot serait de 64 ans… C’est-à-dire qu’ils pourraient prendre leur retraite avec une pension complète à 62 ans au lieu de 57 actuellement, cinq ans plus tard.

Avant et après pour les travailleurs selon le premier projet de la réforme française des retraites.

La stratégie des syndicats

Caricature ironique sur le changement de position et la tricherie de M. Berger, dirigeant du syndicat CFDT

Plusieurs voix ont déjà tiré la sonnette d’alarme quant à la possibilité que les syndicats cherchent à vaincre les travailleurs tout en prétendant défendre leurs intérêts. Le gouvernement a introduit le fameux « âge pivot » à 64 ans, en dessous duquel ceux qui prennent leur retraite subiront une réduction de leur pension. Plusieurs syndicats, dont la CFDT, se sont spécifiquement mobilisés contre l’âge pivot qu’ils jugent inacceptable. La CFDT salue la « volonté de discuter » du gouvernement sur de nombreuses questions, à l’exception du fameux âge pivot. Mais la réalité est qu’il ne s’agit pas d’une mesure centrale pour le gouvernement français, comme le disent clairement ses parlementaires:

Tout le monde prétend que la question de l’âge de l’équilibre à 64 ans est quelque chose de décidé et de fixe, ce n’est pas vrai. La question de l’âge charnière, et je le dis solennellement, l’âge de l’équilibre, n’est pas tranchée du tout.

Martinez (CGT) rencontre le Premier ministre Édouard Philippe.

Le gouvernement a pris l’initiative le 18 décembre, annonçant qu’il pourrait « améliorer » les conditions de l’âge pivot. Les syndicats et les employeurs se sont réunis le 19 négocier avec le gouvernement à partir de quatre heures de l’après-midi. Le syndicat UNSA a annoncé le 18 qu’il se préparait à négocier car il y avait « des ouvertures sur plusieurs points de la réforme », ce qui n’exclut pas une menace de nouvelles mobilisations en janvier. La CGT, de son côté, a refusé de discuter avec le gouvernement le 18, mais le masque de Philippe Martinez, chef de la CGT, est tombé lorsqu’il a admis que le syndicat n’était pas aussi opposé à la réforme des retraites qu’il le prétend publiquement :

CGT: On caricaturise parfois la position de la GCT, comme par exemple «retrait, retrait retrait [du plan Macron]».
Interlocuteur: Mais vous n’envisagez que le retrait, n’est-ce pas?
CGT: Non, non, non
Interlocuteur: Ce que vous dites est très intéressant.

Les syndicats et le gouvernement essaient de faire avaler la retraite aux travailleurs

Le jeu entre le gouvernement et les syndicats en décembre a tenté de se concentrer sur une «négociation» truquée où le gouvernement français feignait de se débarrasser d’une mesure qui ne l’intéressait pas – l’âge pivot – en échange de la remise par les syndicats des pensions des travailleurs français sur un plateau. Les syndicats ont déguisé l’attaque contre les pensions – les salaires différés des travailleurs – en une prétendue «victoire» sur un «plus grand mal» imaginaire auquel même Macron n’aspirait pas. Ils se sont tous engagés dans le théâtre syndical jusqu’à la mi-février, bien que les choses aient changé de manière inattendue en 2020 en raison du Covid.

(A suivre…)

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