Journal d'Émancipation | EN | ES

La guerre en suspens

24 juillet, 2020 · Actualité

La nouvelle de la semaine est sans aucun doute l’approbation lundi dernier par le parlement égyptien de l’utilisation de l’armée pour envahir la Libye. Depuis lors, la Méditerranée est en train de frémir. La bonne nouvelle : il n’y a pas eu plus de sang versé. La mauvaise nouvelle : les puissances régionales doublent leurs enjeux à court terme.

Un navire d’exploration turc arrive aujourd’hui au large de la Grèce.

Aujourd’hui Sainte-Sophie sera à nouveau une mosquée pour la première fois depuis qu’Atatürk l’a transformée en musée. Le symbolisme, à la fois religieux et néo-impérial, est destiné à marquer le début d’une nouvelle ère ottomane en Méditerranée. La cérémonie a été programmée pour coïncider avec la première prospection d’un navire de sondage turc dans les eaux de Crète. Les forces armées grecques sont en alerte maximale et elles assurent à quiconque veut bien les écouter que si les câbles du navire touchent le plateau continental grec, la Turquie assumera la responsabilité entière et exclusivede ce qui en découlera. Le chef de l’armée grecque est allé jusqu’à promettre que toute personne qui mettrait le pied sur le sol grec serait d’abord brûlée puis on lui demanderait son identité.

La diplomatie turque a immédiatement mis en place la stratégie du calamar, couvrant tout et tous avec de l’encre afin de cacher ses propres problèmes. Les médias européens ont à peine rendu compte de la situation d’avant-guerre en Méditerranée, et les ambassadeurs turcs ont profité de l’occasion pour se promener sur les plateaux et dans les studios de radio en soulevant avec cynisme la question de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Objectif : récupérer des points de Européanité en profitant du manque d’information pour que, si quelque chose devait finalement se produire dans les prochains jours, ils puissent disqualifier la réponse grecque et laisser Macron demander des sanctions à lui seul.

Sisi et Mitsotakis poursuivent l’alliance régionale autrefois formée par Tsipras, Nétanyahou et Sisi lui-même.

Seul, car de l’autre côté de la balance se trouve la Libye. Dès que la volonté égyptienne d’envahir et d’affronter les soldats turcs à Syrte a été confirmée, la Turquie a commencé à préparer des renforts massifs pour ses troupes d’une part et à négocier avec la Russie un cessez-le-feu à Syrte pour gagner du temps de l’autre. Mais alors que la situation dans les eaux grecques devenait plus tendue, les diplomates turcs ont rappelé le processus de paix de Berlin promu par Merkel qu’ils avaient eux-mêmes contribué à saper et ont de nouveau impliqué Bruxelles, se déclarant les premiers intéressés par un cessez-le-feu. La question est la suivante : l’UE peut-elle d’abord parrainer puis obtenir un cessez-le-feu turc et, dans le même temps, imposer un ensemble de sanctions invalidantes qui freineraient l’élan militaire turc ? Cela ne semble pas être le cas. La Turquie va maintenant tenter d’obtenir un cessez-le-feu pour immobiliser l’armée égyptienne en s’appuyant sur l’UE tout en renforçant ses positions de siège à Syrte, et gèlera toute initiative française, grecque ou chypriote à Bruxelles dans le processus.

En Égypte, le jeu du gouvernement consiste, pour l’instant, à faire preuve de détermination mais à éviter d’atteindre un point de non-retour. Les médias égyptiens eux-mêmes admettent être perdus et espèrent que la situation changera la semaine prochaine. Sisi a rencontré Mitsotakis par téléphone hier pour discuter d’une stratégie commune envers la Turquie.

Les épées ont été dégainées.

Barrage de la Renaissance, Ethiopie.

D’autre part, la Turquie n’est pas la seule à avoir deux fronts ouverts. L’Égypte sait bien que si elle concentre sa capacité militaire sur la Libye et la Méditerranée, sa position vis-à-vis de l’Éthiopie sera affaiblie. Cette semaine, les politiciens éthiopiens sont passés de célébrer le remplissage du barrage en annonçant qu’ils allaient continuer unilatéralement, un vrai casus belli pour les Égyptiens, à assurer que le remplissage de cette année est maintenant terminé et qu’il est encore temps de parvenir à un accord.

La Turquie, l’Égypte, l’Éthiopie et bien sûr la Russie, les États-Unis et l’Union européenne jouent tous à établir des faits accomplis, en utilisant la diplomatie comme une forme de guerre de désinformation. Une désinformation qui s’adresse principalement à la population en général. Nous vivons dans un mélange de blocus généralisé de l’information – en Espagne, par exemple, le danger de guerre n’a même pas mérité une brève apparition au journal télévisé – et d’intoxication. Rompre ce blocus alimenté par le mensonge et la demi-vérité, en ouvrant des conversations sur ce qui se passe avec les collègues, les voisins et les amis, est aujourd’hui une tâche cruciale pour pouvoir réagir.