La Russie fait un échec a ses rivaux sur l’échiquier Sahélien

26 août, 2020 · Actualité> Afrique> Sahel

Manifestation de soutien au coup d'État.

Les médias ne semblent pas trop émus par le coup d’État au Mali, un pays d’à peine 20 millions d’habitants avec un PIB par habitant inférieur de près d’un tiers à celui de la Bolivie. Cependant, pour les ministères des affaires étrangères et les états-majors européens, ce fut un choc : le débit constant de soldats français -et espagnols– a été coupé. La France a expulsé le pays de la Françafrique, encouragé les condamnations internationales et imposé un blocage financier international contre le nouveau régime. Même la Chine perçoit le coup d’État comme un danger stratégique pour ses investissements. Et ce n’est pas pour plaisanter: le coup perturbe tous les équilibres de pouvoir au Sahel et en Méditerranée, à un moment où les rapports de force sont tendus et précaires.

Comment sommes-nous arrivés ici?

Mali. Novembre 2019. Des banderoles de manifestants maliens demandent la séparation de la France et acclament la Russie


Depuis plus de sept ans, le Mali est le centre des opérations de la dernière aventure impérialiste française en Afrique. Ce qui a commencé comme une mission temporaire est devenu une guerre de longue durée impliquant l’ensemble de l’UE et couvrant pratiquement tout le Sahel, redéfinie comme le flanc sud profond de la défense européenne.

Mais une guerre longue et infructueuse, montée sur une bourgeoisie nationale malienne fragmentée et faible, devait donner mille chances aux rivaux impérialistes de la puissance occupante. Et cela se produisait d’ailleurs au moment où la guerre en Libye, avec sa projection sur le Maghreb et l’ensemble de la Méditerranée, visait déjà à placer la Russie à la frontière sud de l’Europe avec un certain pouvoir sur ce que l’UE avait considéré jusqu’alors comme son principal contrepoids à l’approvisionnement en gaz naturel russe.

L’alliance tactique de l’armée française avec les groupes touaregs qu’elle avait combattus à l’origine pérennisait la perte de contrôle du gouvernement de Bamako sur le nord du pays et générait un mécontentement croissant parmi les militaires. La Russie a joué la carte de l’atout en suivant pas à pas le livre de style de la guerre froide. Au début, elle a alimenté le mécontentement, contribuant à accroître le soutien de l’opinion publique à l’idée que la France soutenait le djihadisme (touareg), que le gouvernement avait vendu la souveraineté territoriale à l’ancienne puissance coloniale française et subordonné son armée au commandement français. En novembre dernier, les premiers signes d’alerte sont arrivés et la crise politique est devenue explicite sous forme de protestations anti-françaises.

Quelques mois plus tard, le clivage France/Russie traversait déjà la vie politique malienne et le président a été contraint de rechercher un accord entre les factions. Mais les règles traditionnelles ne fonctionnaient plus. Les différents groupes de la classe dirigeante pouvaient trouver, au moins temporairement, un logement, mais pas les pouvoirs impérialistes en place. La violence a envahi les rues au milieu d’une nouvelle vague de protestations contre le président Keita, qui, pour se sortir du pétrin avec une concession substantielle, a pratiquement dissout la Cour constitutionnelle, un monopole de la faction francophile. Mais cela n’a pas suffi, la révolte s’est propagée, et sa répression a été encore plus contre-productive. Face à de nouvelles concessions, Keita a libéré les leaders de la révolte et a forcé la démission de son propre fils d’un des postes clés de la structure du pouvoir.

Dans les coulisses, la Russie et l’armée démantelaient pièce par pièce la structure du pouvoir qui soutenait l’alliance avec la France. Ce qui allait arriver était clairement perçu par les gouvernements de la région. Le Tchad, autre arène pour les troupes françaises dans leur combat contre les djihadistes qui tenaient la frontière nord – limitrophe de la Libye – transformée en une contrée sans loi, a été le premier à agir. Craignant l’ampleur du mouvement, le gouvernement tchadien est rapidement devenu un gouvernement de concentration nationale.

Non pas que la France soit restée silencieuse au Mali. Elle a fait passer au Maroc un processus de médiation internationale, mais Keita et les secteurs qu’elle représentait étaient déjà en chute libre. La dernière tentative, qui a mobilisé même les présidents du Ghana, du Sénégal, du Niger, de la Côte d’Ivoire et du Nigeria à Bamako, s’est soldée par un échec retentissant.

Le coup d’Etat

Réunion des leaders du coup d’État au Mali

Personne n’a été surpris lorsqu’il y a une semaine le coup d’Etat a forcé la démission de Keita. Le scénario a suivi pas à pas toutes les étapes prévues. Les manifestants pro-russes étaient maintenant l’expression du soutien populaire aux militaires putschistes. La transition rapide vers de nouvelles élections devenait en quelques heures un horizon de trois ans. Les gouvernements des pays voisins réagissaient sur la défensive. En partie à cause de leur dépendance vis-à-vis de la France, mais aussi parce qu’ils craignaient d’être victimes du prochain coup d’État russe.

Les auteurs du coup d’Etat

Mais le message le plus clair était la composition de la junte militaire elle-même. A la tête de celle-ci se trouvait l’ancien chef des forces spéciales qui ont autrefois mené la guerre contre l’indépendance des Touaregs; flanqué, cependant, des deux colonels considérés comme les organisateurs du coup d’Etat: Sadio Camara, ancien chef de l’Académie militaire et Malick Diaw, commandant adjoint de la base de Kati qui a procédé à l’enlèvement du président Keita. Ces deux militaires étaient à Moscou depuis janvier, d’où ils sont revenus à Bamako dix jours avant le coup d’Etat.

Quelle est la suite?

Bases militaires françaises.

Ni les leaders du coup d’Etat militaire, ni les secteurs de la classe dirigeante malienne qui les soutiennent, ni, surtout, la Russie, n’ont pris cette mesure pour maintenir le status quo actuel. Dans le jeu russe, le Mali est à la fois une base pour pénétrer l’Afrique subsaharienne, un levier pour jouer à nouveau un rôle important en Algérie et une arrière-garde pour assurer ses positions en Libye.

Ce dernier point est particulièrement pertinent et a peut-être été décisif dans la rapidité avec laquelle le coup d’État a été organisé. Les mercenaires russes contrôlent désormais les principaux champs pétroliers en Libye et leur objectif immédiat semble être de consolider l’utilisation de leurs propres bases militaires dans le désert, ce que les Émirats et l’Égypte tolèrent car il est essentiel de contenir l’armée turque. Mais cela pourrait s’arrêter brutalement si un accord est conclu entre les Etats-Unis et la Turquie pour éliminer la présence russe et démilitariser Syrte. Le Mali n’est pas seulement un moyen de donner à Poutine plus de poids dans les négociations face à une telle éventualité, c’est aussi une porte de sortie efficace si sa position s’affaiblit.

En tout cas, la Russie occupe de plus en plus de positions en Afrique. En transformant ses mercenaires en un soutien clé de gouvernements tels que le Mozambique qui font face à des groupes djihadistes pour la première fois, et en utilisant cela nouvelle position de renforcement militaire pour gagner de gros contrats… ce qui n’amuse pas ni les États-Unis ni la Chine, qui a de plus en plus de mal à collecter les crédits avec lesquels elle a financé les chemins de fer et les opérations pétrolières en Afrique.

Il est trop tôt pour mesurer à quel point les tensions en Méditerranée seront exacerbées par cette situation. Ce qui est certain, c’est que ce qui se passe au Mali ne restera pas au Sahel. Le changement de gouvernail -et d’alignements impérialistes- d’un pays qui était jusqu’à présent la dernière frontière de l’Europe, est une pierre jetée violemment dans les eaux déjà agitées de l’équilibre africain. Elle laissera dans son sillage des vagues de guerre.

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