Les syndicats et la vente à la découpe des conditions de travail

20 février, 2022

Référendum syndical chez Ford Almussafes en début de semaine. Chaque fois que les syndicats organisent une vente aux enchères à la baisse des conditions de travail, ils recourent à la cérémonie d'atomisation et de réduction au silence de l'urne et du bulletin secret, une alternative "démocratique" à la discussion ouverte et au vote à main levée lors d'une assemblée collective... de peur que l'on s'aperçoive qu'il existe un intérêt collectif capable de s'imposer face à la peur individuelle.
Référendum syndical chez Ford Almussafes en début de semaine. Chaque fois que les syndicats organisent une vente aux enchères à la baisse des conditions de travail, ils recourent à la cérémonie d'atomisation et de réduction au silence de l'urne et du bulletin secret, une alternative "démocratique" à la discussion ouverte et au vote à main levée lors d'une assemblée collective... de peur que l'on s'aperçoive qu'il existe un intérêt collectif capable de s'imposer face à la peur individuelle.

Les idées et même les expressions du bidenisme commencent à s’infiltrer dans la propagande étatique européenne. La plus frappante concerne les avantages supposés des « syndicats forts ». Selon Biden, la faiblesse des syndicats aux États-Unis a permis aux grandes entreprises automobiles de convertir la multilocalisation en dumping salarial. Cependant, l’expérience européenne nous dit exactement le contraire : au sein de l’UE et même au sein d’un même pays, dans les secteurs où les syndicats sont « forts », ce sont les syndicats eux-mêmes qui organisent la concurrence entre les usines d’une même entreprise et la vente aux enchères à la baisse des conditions de travail.

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Cette semaine chez Ford Almussafes : enchères à la baisse des conditions de travail entre les usines européennes d’un même fabricant

Chaîne de montage chez Ford Almussafes
Chaîne de montage chez Ford Almussafes

L’actualité syndicale de la semaine a été le référendum chez Ford Almussafes (Espagne). Les syndicats ont proposé un plan draconien aux travailleurs : un gel des salaires pour les quatre prochaines années, une augmentation des heures de travail et l’obligation de travailler jusqu’à 18 samedis…

Cette fois, ils n’ont même pas affirmé que l’usine ou la marque subissait des pertes. L’objectif, selon l’UGT, le syndicat majoritaire de l’usine, consiste à ce que les dirigeants de la branche européenne de l’entreprise « prennent en considération » le fait d’attribuer des modèles de voitures électriques à Almussafes par la suite.

Autrement dit, les syndicats organisent la concurrence entre les travailleurs des différents sites de la même enseigne dans différents pays, opposant certains travailleurs à d’autres dans le but de réduire les coûts pour la multinationale.

Est-ce là un produit inévitable des délocalisations et des limites territoriales des syndicats incapables d’atteindre les usines situées dans de lointains pays à bas salaires soumis à des régimes autoritaires ? Non. En réalité, cette concurrence est organisée entre des usines qui se trouvent toutes au sein de l’UE, où tous les grands syndicats font partie d’une confédération plus large, comme la « Confédération européenne des syndicats » à laquelle appartient l’UGT espagnole.

De surcroît, ces enchères à la baisse des conditions de travail n’ont souvent même pas lieu entre des pays différents mais, de plus en plus, au sein d’un même pays où les mêmes « syndicats forts » contrôlent les comités d’entreprise et où il existe des comités inter-centres et des conventions collectives établis par la loi.

PSA Figueruelas 2018 : enchère à la baisse des conditions de travail au sein d’un même groupe et d’un même pays.

Référendum syndical à PSA Figueruelas en 2018. Chaque fois que les syndicats organisent une vente aux enchères à la baisse des conditions de travail, ils ont recours à l'atomisation et à la cérémonie du silence de l'urne et du bulletin secret, alternative " démocratique " à la discussion ouverte et au vote à main levée en assemblée collective... de peur que l'on ne voie qu'il existe un intérêt collectif capable de s'imposer à la peur individuelle.
Référendum syndical à PSA Figueruelas en 2018. Chaque fois que les syndicats organisent une vente aux enchères à la baisse des conditions de travail, ils ont recours à l’atomisation et à la cérémonie du silence de l’urne et du bulletin secret, alternative  » démocratique  » à la discussion ouverte et au vote à main levée en assemblée collective… de peur que l’on ne voie qu’il existe un intérêt collectif capable de s’imposer à la peur individuelle.

Prenons par exemple l’usine de Figueruelas du groupe PSA (anciennement Renault). Elle était en 2018 l’une des plus rentables du groupe, produisait la majorité des voitures Opel Corsa et était à la pointe des exportations de la marque.

Bien que Figueruelas ait été l’une des usines les plus rentables d’Opel, elle doit maintenant aller de pair avec les coûts et la rentabilité de PSA Vigo. Selon les données de  » El Mundo « , la différence de salaire entre Figueruelas et Vigo est de 17,2 %. PSA est donc obligé de réduire cette différence entre l’usine de Saragosse et celle de Galice.

Accord de PSA avec les travailleurs d’Opel à Figueruelas : les cinq points clés. Autobild, 1/2/2018

Les syndicats ont-ils organisé une lutte pour tous les travailleurs afin de soutenir ceux de Vigo et d’aligner leurs salaires avec ceux des autres centres ? Non. Bien au contraire, ils ont signé un accord et se sont « battus » pour que les travailleurs de Figueruelas l’approuvent, en acceptant…

  1. Gel des salaires en 2018.
  2. Augmentation des salaires en 2019 et 2020 de 50% de l’IPC [inflation] et jusqu’à 60% en 2021 et 2022. Autrement dit, des baisses des salaires réels et donc du pouvoir d’achat des salaires.
  3. Une réduction de 5 % des primes, et la réduction progressive des primes pour les calendriers spéciaux.
  4. Une réduction du temps de repos de 5 minutes.

Et « en échange »… le modèle Corsa resterait sur la chaîne de montage… jusqu’à cette année, où une nouvelle vente aux enchères des conditions de travail aura lieu, comme chez Ford.

Les syndicats ne justifiaient-ils pas leur existence précisément pour les raisons opposées ?

Syndicats et patronat, deux groupes de dirigeants qui partagent des intérêts communs dans la gestion des entreprises, parviennent à un préaccord pour mettre fin à la grève des métallurgistes à Cadix par la main d'un organisme spécialisé dans la conclusion d'accords entre eux. C'est à Séville, bien sûr, le plus loin possible des assemblées de salariés.
Syndicats et patronat, deux groupes de dirigeants qui partagent des intérêts communs dans la gestion des entreprises, parviennent à un préaccord pour mettre fin à la grève des métallurgistes à Cadix par la main d’un organisme spécialisé dans la conclusion d’accords entre eux. C’est à Séville, bien sûr, le plus loin possible des assemblées de salariés.

Les syndicats sont des grossistes de la force de travail. En tant que tels, ils ont longtemps été intégrés à l’État comme tout autre agrégateur ou monopoliste. En tant qu’agent du capitalisme d’État, leur fonction est de maximiser la quantité et le prix contractuels de la force de travail dans les limites fixées par la rentabilité.

C’est-à-dire que son but essentiel est de faire en sorte que le capital de l’entreprise, du secteur ou du capital national, selon le niveau auquel ils négocient, reste compétitif. Comme nous le savons et l’expérimentons dans tous les secteurs « en crise », lorsque la rentabilité du capital investi entre en contradiction avec les besoins, aussi fondamentaux soient-ils, des travailleurs, les syndicats n’hésitent pas un instant.

Ils existent en premier lieu pour défendre la viabilité de l’entreprise. Et ils le disent ouvertement quand ils nous asticotent avec le trompeur  » on ne peut pas demander à l’entreprise ce qu’elle ne peut pas donner  » ou quand, au lieu d’étendre les grèves pour unir les travailleurs dans la lutte pour les besoins communs, ils se tournent vers l’État pour demander une  » charge de travail  » ou des prix préférentiels des matières premières pour les entreprises.

Mais c’était une  » vérité supposée  » que dans les entreprises et secteurs rentables, leur objectif était de maximiser les salaires compte tenu de la rentabilité moyenne du secteur. Pourquoi ne fonctionnent-ils pas comme ça dans l’automobile ou la grande industrie ?

Syndicats et concurrence entre les capitaux

2020, les syndicats d'Alcoa demandent un meilleur tarif d'électricité pour assurer la rentabilité de l'entreprise et sa compétitivité pour attirer de nouveaux capitaux.
2020, les syndicats d’Alcoa demandent un meilleur tarif d’électricité pour assurer la rentabilité de l’entreprise et sa compétitivité pour attirer de nouveaux capitaux.

Au sein de chaque pays, et en particulier dans les secteurs très monopolistes où peu d’entreprises mobilisent beaucoup de capitaux, les syndicats se débrouillent confortablement autour de la rentabilité moyenne attendue pour le secteur, en réglant de grandes masses de contrats et en poussant les salaires à des niveaux légèrement supérieurs à la moyenne. Ce sont les secteurs « à syndicat fort ». C’était le cas pendant longtemps dans le secteur bancaire – jusqu’à la crise de 2009 – et dans les télécommunications, et c’est toujours le cas dans les grandes compagnies d’électricité.

Point commun : des secteurs en situation de monopole, au capital concentré, avec une production nationale pour le marché national, dans lesquels il n’y a pratiquement pas de concurrence entre les entreprises pour obtenir de nouveaux capitaux car, comme dans le secteur de l’électricité, leur position sur le marché des capitaux est pratiquement garantie par la réglementation de l’État.

Mais les industries de l’automobile, des chantiers maritimes, de la défense et de l’acier sont une autre affaire. Ces entreprises ne disposent pas d’investissements garantis au niveau national sur un monopole local, elles dépendent d’investissements étrangers et sont détenues par des groupes multinationaux étrangers.

Le but du capital national dans ces pays est de maintenir la demande pour l’industrie auxiliaire – celle-ci étant généralement aux mains du capital national – et de bénéficier de la hausse générale de la productivité produite par des investissements massifs dans des technologies supérieures.

En d’autres termes, le capital national et l’État se battent pour être attractifs pour le capital international, non pas parce qu’ils participent à des rentes de capital directes, mais parce que cela améliore leur situation concurrentielle globale et tend à moyen terme à augmenter la rentabilité en termes de profit du capital local dans d’autres secteurs.

En quoi cela concerne-t-il les syndicats ? Pendant la période de jeunesse du capitalisme, le rôle des syndicats au sein du système d’accumulation (= économie capitaliste) se limitait au marché des marchandises – la force de travail y est une marchandise – mais ils n’entraient pas sur le marché des capitaux et ne montraient aucun intérêt pour la manière dont la localisation des investissements est déterminée entre une entreprise et une autre.

Mais aujourd’hui, les syndicats sont des institutions du capitalisme d’État, c’est-à-dire que leur première loyauté va au capital national et à l’État qui les nourrit. Ils n’ont même pas besoin qu’on le leur rappelle. Le véritable « patriotisme », la défense du capital national, imprègne toute leur idéologie et leurs attitudes. Voilà pourquoi, par exemple, les grands syndicats ont été les premiers à demander que les augmentations salariales soient inférieures à l’inflation pendant au moins les deux prochaines années dans tous les secteurs.

Et si, en général, la partie à ne pas oublier dans l’expression « capital national » est « capital », lorsque nous parlons de la localisation des investissements, « national » est la clé, car du point de vue national – celui du capital national – la concurrence sur le marché des capitaux est la partie centrale de ses objectifs.

Il est évident que les travailleurs n’ont aucun intérêt direct dans les technologies utilisées par leur employeur. Mais le capital national qui les héberge en a. Et avec lui les syndicats. Il ne leur suffit plus d’avoir une usine rentable. Ils veulent qu’elle soit l’usine la plus compétitive d’un groupe multinational afin que la direction de l’entreprise puisse y implanter les technologies et les chaînes les plus avancées.

C’est pourquoi, même s’ils font partie de la même organisation européenne, les syndicats de chaque pays sont en concurrence avec ceux des autres pays pour générer les conditions permettant aux investissements et aux capitaux d’affluer vers leur propre capital national. Et c’est pourquoi, lorsque deux usines d’une même entreprise dans un même pays ont des conditions de travail différentes, elles vont également faire des offres à la baisse, en égalisant vers le bas, même s’il n’est pas question d’atteindre la rentabilité moyenne.

Corporatisation contre centralisme et internationalisme

Pendant la grève de Kelloggs, les syndicats n'ont pas seulement divisé les travailleurs, ils ont également lancé des messages xénophobes contre les travailleurs mexicains qui auraient "volé du travail" aux usines américaines alors qu'ils sont exploités par la même entreprise au Mexique.
Pendant la grève de Kelloggs, les syndicats n’ont pas seulement divisé les travailleurs, ils ont également lancé des messages xénophobes contre les travailleurs mexicains qui auraient « volé du travail » aux usines américaines alors qu’ils sont exploités par la même entreprise au Mexique.

Évidemment, les syndicats ne vont pas le dire de cette façon. De nombreux collègues syndiqués se sentent victimes d’un « piège infranchissable » résultant de la « mondialisation ». Mais ce n’est pas vrai. Le problème est que toute la logique et l’idéologie syndicales visent et produisent nécessairement la corporatisation des travailleurs, c’est-à-dire l’encadrement de leur action collective dans le cadre de fer des intérêts du capital, qu’il soit investi dans l’usine, l’entreprise, le secteur ou le pays.

Cela est évident lorsqu’ils subordonnent les besoins des travailleurs à ceux du capital investi dans l’entreprise (« assurer la viabilité avant la hausse des salaires ») en refusant systématiquement de porter la lutte à un niveau où l’alternative n’est plus « avaler ou fermer l’entreprise ». Mais plus encore lorsqu’ils refusent de mener une lutte commune, même au sein d’une même entreprise, simplement parce que les usines sont situées dans des pays différents, et qu’ils deviennent au contraire les gardiens d’une vente aux enchères de travailleurs à la baisse.

Mais la « situation » n’a rien d' » infranchissable « . Face à la corporatisation, forcément suicidaire, la formule est simple : centralisme, c’est-à-dire réunir les assemblées, décider de ce qu’il faut faire entre tous les travailleurs, où qu’ils soient dans l’usine, et bien sûr internationalisme, refus radical de la concurrence avec les travailleurs d’un autre pays. Car dans la concurrence entre les capitaux nationaux sur le marché, comme dans la guerre, on ne peut lutter qu’en s’opposant à « son » capital national et à ses intérêts – l’intérêt national – et non en frappant les autres travailleurs et nous-mêmes dans une lutte contre nos frères….

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