L’Espagne en route vers une nouvelle boucherie

20 août, 2020

Dans toute l’Europe, le contexte de la pandémie est très préoccupant. En Allemagne la presse affirme que la vraie question n’est plus de savoir s’il y aura une deuxième vague, mais combien de vagues il y aura, à quel point elles seront dramatiques et comment les gens peuvent mieux se protéger, tout en prédisant une vague de faillites. En France, un horizon de nouveaux confinements à l’automne a déjà échoué et des grèves dans les hôpitaux, exigeant des lits et des moyens se propagent dans tout le pays et deviennent indéfinies. Mais c’est l’Espagne qui prend la tête : 3775 nouveaux cas au cours des dernières 24 heures et 131 décès au cours de la dernière semaine. Si le chiffre n’est pas assez impressionnant, les gros titres parlent d’eux-mêmes : le nombre de décès a été multiplié par 11 en un mois et les foyers médicalisés sont à risque maximum attendant déjà une deuxième vague. L’Espagne est le pays européen ayant le plus grand nombre d’infections en août et le pays au monde ayant l’incidence la plus élevée en termes de population. Comment en sommes-nous arrivés là et pourquoi ne font-ils rien pour empêcher un autre massacre ?


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De ces priorités, ces décès

Données espagnoles de la covid actualisées le 18.

C’est une question de priorités, bien sûr. Et il n’est pas étonnant que le président et le gouvernement essaient de profiter de leurs vacances sans la moindre gêne. Sauver des investissements a été une priorité depuis le début de la pandémie. Les résultats d’une telle politique négationniste peuvent être vraiment terribles comme on peut le voir aux États-Unis ou au Brésil. Le slogan des chefs d’entreprise et des politiciens est qu’en automne il ne peut y avoir un autre confinement… quoi qu’il arrive. Le conseiller basque pour l’économie l’a dit très clairement: avec un nouveau confinement, moins de gens mourraient certainement mais… l’économie mourraitt à la place. Pour ces personnes, les investissements ont la priorité sur la vie. Il est clair que le modèle souhaité par la bourgeoisie européenne est celui de Trump ou de Bolsonaro, ils se fichent que la pandémie soit incontrôlable tant que la rentabilité soit rétablie et les marchés spéculatifs montent.

Les épidémies d’aujourd’hui sont la conséquence de la fin prématurée des confinements et surtout de la tentative de sauver à tout prix les investissements dans l’hôtellerie et le tourisme, de fermer les yeux et de la vente d’une sécurité qui n’existait pas. Paradoxes prévisibles : en ouvrant incontrôlablement, la seule chose qu’ils ont réussi à faire est d’accumuler les interdictions de voyager et les quarantaines obligatoires. Le résultat en moins de deux mois : 54 millions de clients étrangers en moins en 2020 et un bon nombre de maladies et de décès évitables. Maintenant, le gouvernement met en place un nouveau plan et promet de réinventer le secteur une fois que le covid aura été vaincu. Mais… les frontières n’ont-elles pas été ouvertes aux touristes parce que le pire de la pandémie était passé et la partie la plus difficile de la pandémie avait été vaincue? Ils ont même organisé des funérailles d’État pour les morts afin de dire adeu à l’épidémie comme s’il elle était finie!

Retour à l’école ?

En Espagne, les cours commencent en septembre… quand on ne peut s’attendre à rien d’autre qu’à un nouveau pic de l’épidémie. Les gouvernements régionaux, qui voient venir la crise, demandent aux entreprises d’autoriser les parents à télétravailler. Ils ont raison d’avoir peur. Des études scientifiques indiquent que les enfants sont dans la plupart des cas asymptomatiques, mais qu’ils infectent plus de personnes que les adultes malades présentant des symptômes. Il est prévisible que le fait de réunir des enfants de familles et de milieux différents créera la base d’une transmission communautaire généralisée. Si l’on ajoute à cela les mesures de distance dans les salles de classe recommandées par le gouvernement ne sont que des chimères, la perspective est affligeante. Si l’on laisse de côté le fait que la plupart des emplois espagnols ne sont pas numérisables, l’absurdité de la position des gouvernements régionaux parle d’elle-même: s’ils savent que l’ouverture des écoles va générer des poches de propagation massives et qu’ils vont être obligés de fermer des écoles de toute façon, pourquoi même essayer? Combien de décès faudra-t-il pour feindre la normalité pendant encore quelques semaines ?

Sur le chemin de la catastrophe, les syndicats d’enseignants ont prolongé l’ambiguïté aussi longtemps qu’ils le pouvaient, ou bien ils ont ignoré toute mobilisation. Ce n’est que lorsque les consultations auprès de leurs propres affiliés ont commencé à montrer que les enseignants étaient massivement opposés à la réouverture, qu’ils ont évoqué la possibilité de déclencher des grèves… limitées à Madrid pour l’instant et sous un discours hypocrite de réouverture en toute sécuritésimilaire à celui de leurs homologues américains.

Sauvegarder des vies est un obstacle à l’épargne des comptes et des capitaux

File d’attente à la porte d’un centre de santé en Galice.

Le slogan, mille fois répété, selon lequel les fonds européens devaient être utilisés pour éviter une nouvelle longue période de coupes budgétaires et de d’austérité, était mensonge pur et simple. Pas un seul mois ne s’est écoulé et tout le monde est déjà très préoccupé par une dette publique record de 110% du PIB, qui a néanmoins augmenté beaucoup moins que ce à quoi on aurait pu s’attendre compte tenu du contexte. L’insuffisance des dépenses publiques, même selon les paramètres des économistes du système, est évidente lorsque les prix s’éternisent péniblement et n’atteignent même pas la moyenne européenne d’inflation.

Mais la crainte, en réalité, est déjà différente: que la pression sociale face à un nouveau massacre conduise à un confinement généralisé. Aujourd’hui encore, l’un des économistes les plus pertinents du monde financier a souligné l’augmentation brutale de l’endettement des entreprises et l’inutilité de financer les entreprises qui étaient déjà dans la nouvelle crise de la dette – les fameuses entreprises zombiemenace de causer une crise financière si elles retournaient au confinement.

Sauver le capital ne consiste pas à sauver la capacité de production, mais à la détruire

Dépenses touristiques intérieures (à gauche) et dépenses générées par les visiteurs étrangers (à droite) de 2019 et 2020.

Maintenant, tout le monde, à commencer par la Banque d’Espagne, pousse le gouvernement à accorder un traitement préférentiel aux SOCIMI. Les SOCIMI sont les grands fonds cotés en bourse qui se consacrent à la spéculation immobilière. La Banque d’Espagne veut accélérer la concentration du marché du logement locatif en leur nom afin qu’ils puissent dicter les prix. Une fois de plus, ils n’ont aucune honte: le discours selon lequel il faut sauver les investissements pour sauver l’emploi, part en fumée. Il existe peu d’exemples plus clairs de la manière dont, pour sauver le capital, ce qui est réellement proposé ce sont des destinations spéculatives et de nouveaux monopoles qui maintiendront les investissements en vie au prix de sucer une plus grande partie de nos salaires… sans créer d’emplois.

Sauver le capital, ce n’est pas sauver la capacité de production, mais la détruire. Les exemples sont partout: les banques, harcelées par la baisse de la rentabilité, se dirigent vers une nouvelle vague de fermetures de filiales et de licenciements. Les grandes entreprises espagnoles, comme 90 % des plus grandes entreprises mondialesprévoient encore plus de licenciements qu’elles n’en entreprennent déjà pour améliorer leur rentabilité. Les nouveaux gourous de l’automobile sont les champions de la réduction de la capacité des usines et de la production pour, à plus petite échelle, augmenter leur taux de profit. Tout le secret: moins de travailleurs, plus de travail et moins de revenus. En d’autres termes, plus d’exploitation et moins de production.

La crise du capital dans toute sa crudité, telle que nous la voyons, est une fête de destruction des forces productives. Et la principale force productive est le travail. Ce ne sont pas seulement les milliers de travailleurs qui seront victimes d’une pandémie qui n’a pas été arrêtée pour ne pas nuire à la rentabilité. Ce sont les pensions, dont pas un jour ne passe sans des nouvelles propositions de réforme qui ne servent qu’à préparer une attaque frontale. Aussi l’escroquerie du revenu minimum qui selon le gouvernment aurait garanti que personne ne serait laissé de côté mais qui laisse 99% de ceux qui en ont besoin sans revenu, littéralement le 99%. C’est aussi le logement, de plus en plus insalubre car il se remplit jusqu’à la dernière pièce pour accueillir la famille et les amis au chômage. D’ailleurs, selon l’UE, s’il y a une pièce, aussi petite soit-elle, consacrée à autre chose qu’une chambre à coucher, le logement est considéré comme sous-occupé .

Vers une nouvelle boucherie

Avec des infections en augmentation et un nombre croissant de lits occupés et de patients en soins intensifs, les choses se rapprochent déjà du niveau de début mars. L’ouverture des écoles en septembre menace de déclencher une nouvelle phase de transmission communautaire massive. Et la seule chose que la bourgeoisie et l’État espagnols ont clairement indiqué, c’est une ligne rouge: plus de confinements, nous perdons des revenus et des impôts. Seul un mouvement de grève fort peut forcer l’État et la bourgeoisie à faire passer des vies, nos vies, avant leurs profits.