Vaccination obligatoire: d’où vient l’opposition ?

9 août, 2021

Vaccination obligatoire: d'où vient l'opposition ?
Vaccination obligatoire: d'où vient l'opposition ?

Ce week-end, il y a eu plus d’une centaine de manifestations en France contre la vaccination obligatoire des personnels de santé, des soignants et d’autres groupes comme les sapeurs-pompiers. Dans toute l’Europe, les médias encouragent le même débat.

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La politique de résistance à la vaccination obligatoire

En Espagne, l'augmentation des infections dans les maisons de retraite lors de la cinquième vague a ouvert le débat sur la vaccination obligatoire du personnel des maisons de retraite.
En Espagne, la croissance des infections dans les maisons de retraite lors de la cinquième vague a ouvert le débat sur la vaccination obligatoire du personnel des maisons de retraite.

Les centrales syndicales françaises ont pris le train en marche. De la CGT, qui a resucé Martinez comme oracle pour l’occasion, au syndicat Sud, lié en partie au Nouveau Parti Anticapitaliste qui appelle à une grève nationale des personnels de santé, elles semblent avoir saisi leur chance.

Mais l’occasion de faire quoi ? La discorde autour de l’obligation est en train d’augmenter la tension dans les lieux de travail et de dresser les soignants français les uns contre les autres, transformant la coexistence dans les hôpitaux et les résidences en enfer.

En Grande-Bretagne, en revanche, où le Parlement a approuvé la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé, les médecins du NHS se mettent en grève en bloc pour obtenir de meilleurs salaires et des postes de travail, contre la minuscule augmentation de salaire proposée par le gouvernement.

Le cas britannique est significatif car là-bas le mouvement anti-restrictions et anti-vaccins – la petite bourgeoisie en colère – est encore plus fort qu’en France et obtient plus de 57% de soutien dans les sondages pour sa position contre la vaccination obligatoire des travailleurs de la santé. Mais les travailleurs de la santé n’ont pas été emportés par le mouvement et les syndicats n’ont pas osé tenter de ramener la question à l’avant-plan.

Les arguments contre la vaccination obligatoire

Manifestation négationniste à Madrid en août 2020.
Manifestation négationniste à Madrid en août 2020.

La première impression est que les arguments contre la vaccination obligatoire doivent être très clairs et toucher des questions trop sincères pour valoir la peine de saccager l’environnement de travail, la cohésion des effectifs et de laisser de côté la lutte -urgente- pour de meilleures conditions de travail.

Mais ce n’est pas le cas. Ce que l’on entend depuis une semaine est loin de ressembler à cela. « Les revendications sont centrées sur le refus de la vaccination obligatoire au nom du droit à la liberté et à la sécurité et du droit au secret médical », a généreusement asséné la radio publique locale française.

En réalité, les positions syndicales officielles sont molles. Martinez (CGT) a parlé de travailleurs « qui n’ont pas été écoutés ». Ceux de Sud ont rendu invisible la situation sanitaire et la responsabilité des travailleurs devant les patients tout en demandant du « temps ».

« Nous ne sommes pas contre la vaccination, nous sommes contre le fait de la rendre obligatoire », a déclaré Hervé Karagulian, secrétaire adjoint du syndicat Sud Santé, au micro de BFM Marseille. « Moi, je me suis fait vacciner et je voudrais que mes collègues, qui ont peut-être besoin d’un peu plus de temps pour réfléchir, aient le temps de réfléchir et puissent continuer à travailler, même sans être vaccinés. »

Marseille : des centaines de soignants mobilisés contre l’obligation vaccinale. BFM Marseille, 5/8/2021

Lors de la manifestation du dimanche à Paris, les arguments contre la vaccination obligatoire étaient vraiment alambiqués et contradictoires : « Je m’oppose à son imposition alors qu’elle devrait être imposée à tout le monde », « le gouvernement n’a pas fait assez contre la pandémie alors maintenant je ne vais pas me vacciner »….. Mais dès que l’on creuse un peu, on retrouve le slogan principal de la campagne anti-vaccins attisée par le Bannonisme pendant l’année écoulée comme conclusion de sa campagne internationale d’intoxication sur Internet à propos des vaccins : « nous ne sommes pas des rats de laboratoire ».

« Je ne suis pas un rat de laboratoire » est le genre de commentaire qu’Elsa Ruillère, représentante locale de la CGT, dit avoir entendu ces derniers jours. « Il a fallu à tout le monde quelques jours pour réaliser ce qui se passait », dit-elle. « Et puis on a été contactés par des agents qui se sentent de plus en plus discriminés. On a le sentiment d’un chantage sur les personnels hospitaliers. »

Drôme : L’hôpital de Montélimar en grève contre le vaccin imposé aux soignants . France 3, 22/7/2021

D’où cela vient-il ?

Manifestation à Paris contre le pass sanitaire et la vaccination obligatoire des personnels de santé et autres groupes en contact avec des personnes particulièrement vulnérables.
Manifestation à Paris contre le pass sanitaire et la vaccination obligatoire des personnels de santé et autres groupes en contact avec des personnes particulièrement vulnérables.

En fait, les typologies des manifestants diffusées par la presse française coïncident avec les différents axes de la campagne d’intoxication bannonite sur Internet : la vaccination obligatoire est le premier pas vers une dictature, les vaccins ne sont pas ce qu’ils nous disent, le véritable objectif est le contrôle social et la fin de la liberté de mouvement….. Des arguments courants dans le milieu de l' »alt-right » américaine, mais choquants en Europe.

Le corollaire selon lequel la vaccination obligatoire des travailleurs qui côtoient des personnes particulièrement vulnérables au virus, comme ceux des maisons de retraite et des hôpitaux, serait un « chantage » est courant aux États-Unis mais extrêmement choquant en Europe où il n’existe pas de traditions libertariennes ou religieuses contre la vaccination. Au contraire, le système éducatif a présenté pendant des décennies les grandes campagnes de vaccination et la fin de la variole comme la plus grande réussite de l’Humanité dans son histoire.

Plus important encore : la vaccination comme un fait social dont les résultats dépendaient de l’universalité – par défaut obligatoire – et non comme une décision individuelle. Loin d’être polémique, pour les professionnels de la santé, préconiser des calendriers de vaccination obligatoires était jusqu’à récemment aussi évident et cliché que la gagnante d’un concours de beauté prônant la paix dans le monde.

Défendre et faire de l’universalité des vaccinations une réalité, empêcher que les enfants et les personnes âgées soient laissés de côté dans les programmes de vaccination faisait partie du consensus social et de la fierté professionnelle des infirmières, des médecins et des enseignants. Et ne pas vacciner ses propres enfants était considéré comme une horreur morale et une raison suffisante pour perdre l’autorité parentale.

C’est aussi pourquoi pas mal de tribunes dans la presse française blâment ces jours-ci l’école publique. L’influence des discours conservateurs américains est comprise selon eux comme le résultat d’une dégradation préalable de la capacité de l’État à imposer les valeurs républicaines (françaises) sur la scolarité.

Entre des élites autorisées à être incultes et tous ceux dont les études ne les ont conduits qu’à discréditer le savoir, c’est la possibilité même d’un débat qui s’évanouit.

« La hausse de la contestation des vaccins est contemporaine de la massification scolaire ». Magazine Marianne, 2/8/2021

Quelque chose se prépare. À l’évidence, la capacité de l’État à tenir les consensus sociaux n’est plus ce qu’elle était et, depuis les années 1990, et surtout depuis les années 2000, quand Internet est devenu un phénomène de masse, la pénétration des vagues et des modes idéologiques américaines en Europe est largement plus importante que jamais.

Mais si cette explication est utile pour comprendre comment la campagne anti-vaccins a pu avoir un impact sur des millions de travailleurs, elle ne suffit pas à expliquer pourquoi elle a persuadé une partie d’entre eux, et surtout 46% des travailleurs de la santé non médicaux, de croire que la vaccination obligatoire n’était pas souhaitable. Soit quelque chose dans ces arguments était déjà présente, faisait partie de l’idéologie dominante diffusée par l’État lui-même et la machine d’opinion, soit cette persuasion reste incompréhensible.

La moralité de la résistance à la vaccination obligatoire

Manifestation négationniste à Madrid en août 2020.
Manifestation négationniste à Madrid en août 2020. Aujourd’hui contre la vaccination obligatoire.

Bien sûr, ce n’est pas un phénomène uniquement français. Le journal El País, tentant d’introduire le débat en Espagne, a repris hier les déclarations d’une employée d’une maison de retraite des environs de Madrid.

Elle a 36 ans et travaille depuis deux ans dans une maison de retraite à Guadalajara. De décembre à février, ils ont fait face à une épidémie dans le centre. Lorsqu’on lui a proposé le vaccin, elle a refusé : « Je n’avais pas du tout confiance. Ils nous l’ont donné en premier, comme des cobayes ».

Elle dit que, « aussi mauvais que cela puisse paraître », sa peur l’emportait sur son inquiétude quant au risque qu’il pouvait représenter pour les personnes âgées. « Il faut faire attention à soi, si je ne suis pas bien, je ne peux pas travailler. J’ai d’abord pensé à mon corps, puis j’ai pensé à mon avenir. J’ai fini par le faire parce que si je veux travailler dans ce domaine, on finira par m’obliger à l’avoir. »

Les associations d’employeurs de maisons de retraite réclament une vaccination obligatoire pour leurs travailleurs. El País. 7/8/2021

Mis à part l’expression « cobayes », qui suggère l’impact de la campagne bannonite, ce qui est frappant dans cette affaire, c’est l’affirmation selon laquelle « il faut faire attention à soi ». Un esprit similaire aux menaces de quitter le travail si la vaccination obligatoire devient effective dont on entend parler ces jours-ci de la part de certains soignants en France. Se vacciner ou non, travailler ou non, viennent-ils à dire, est une affaire individuelle, le résultat du bilan coût-bénéfice effectué par chaque individu. La nature sociale de la vaccination – sa seule nature – est complètement niée.

L’empressement des syndicats à imiter les arguments bannonites devient alors compréhensible. Au cours des trois dernières décennies, ils ont utilisé un argument similaire pour dégrader et dénaturer les grèves. Les grèves ne seraient plus une décision collective prise par une assemblée, mais le résultat de l’agrégation de décisions individuelles face à un appel syndical, une sorte de scrutin dans lequel le vote est remplacé par le fait de rester à la maison.

Et quelque chose de plus frappant encore : la négation de la valeur sociale du travail est considérée comme allant de soi. C’est frappant parce que les professions de santé ont été l’un des points focaux historiques de la résistance à l’invisibilisation du travail social (dans son sens plein, pas dans son sens bureaucratique) écrasé sous le travail salarié.

Evidemment quand on interroge le bureaucrate du secteur de la santé au sujet de la résistance à la vaccination obligatoire, il répond que « la sécurité des patients est plus importante que les états d’âme de certaines personnes », c’est-à-dire qu’il proteste contre le fait que l’entrepreneur n’obtient pas tout le dévouement qu’il est censé avoir payé en salaire.

Mais historiquement, les soignants, les infirmières, et même une partie des médecins, ont affirmé le sens social de leur travail en le revendiquant comme la réponse à un besoin universel. On l’a vu dans les luttes des personnels de santé lors de la pandémie dans le monde et, juste avant, dans les grèves des urgentistes et des services d’urgence en France.

Le refus de la vaccination obligatoire comme symptôme et résultat moral de la précarisation et de l’atomisation des travailleurs médicaux

Taux de vaccination dans les hôpitaux français par groupes professionnels. La résistance à la vaccination obligatoire est proportionnelle à l'atomisation résultant de la précarisation.
Taux de vaccination dans les hôpitaux français par groupes professionnels. La résistance à la vaccination obligatoire est proportionnelle à l’atomisation résultant de la précarisation.

Alors, que s’est-il passé ? Il est certain que le bannonisme a été habile dans sa stratégie, en se concentrant sur les travailleurs de la santé et, au sein de ceux-ci, sur le groupe dont les conditions étaient les plus précaires.

Les infirmiers et les soignants subissent des taux records d’emploi temporaire. Ceux qui n’ont pas de contrat permanent vont d’un hôpital à l’autre enchaînant des contrats temporaires qui dépassent rarement une semaine. La situation qui en résulte, en plus d’être physiquement épuisante, l’est émotionnellement et socialement. Il est impossible de nouer des relations avec des collègues quand on change de confrères tous les deux ou trois jours… même si l’on réitère ensuite.

Pour le bannonisme, ils constituaient une « cible privilégiée ». Dans un contexte d’atomisation et de solitude au travail, la résistance à l’obligation vaccinale pouvait être séduisante en tant que forme individuelle de résistance contre les patrons médicaux, un discours sanitaire menteur, des administrations scélérates, et tout ce qui les accable au quotidien et se matérialise par une situation professionnelle physiquement et mentalement épuisante.

En outre, du fait de leur nombre, un succès qui permet au bannonisme, à la manière des campagnes publicitaires, de jouer sur l’idée que « ceux qui travaillent dans les hôpitaux sont méfiants et rejettent le vaccin ». Le rejet de la vaccination obligatoire est déterminant pour cet objectif.

Il a suffi que les travailleurs deviennent réceptifs, qu’ils aient supposé auparavant qu’ils étaient seuls sans remède, que les collègues leur soient étrangers et que la relation avec les patients ne pèse pas sur leurs décisions. Bref, qu’ils aient franchi le pas de l’isolement imposé par la précarité vers un individualisme accepté par eux-mêmes comme quelque chose de moralement acceptable.

Mais ce saut est loin d’être évident. La précarisation et l’atomisation rendent les gens plus faibles face à l’individualisme, mais ne le produisent pas automatiquement. Cibler ce segment de travailleurs avec le succès que montre le graphique ci-dessus aurait été impossible sans un « barrage d’artillerie » préalable. Celui effectué chaque jour par les syndicats, l’industrie de l’opinion et la myriade de discours allant de l’idée cynique de liberté vendue par la droite à la non moins cynique justice sociale et à l’idéologie des soins de la gauche.